neffar marocain

Neffar marocain

Bien avant les réveils et les téléphones, une silhouette parcourait déjà les ruelles marocaines avant l’aube. À la main — ou plutôt aux lèvres — une longue trompette de métal ; dans sa tournée, une mission précise : réveiller les habitants pour le s’hour, ce repas pris avant le début du jeûne.

Au Maroc, cette figure porte un nom simple, presque familier : le neffar. Et derrière ce personnage discret se cache bien plus qu’un folklore de Ramadan : une manière ancienne d’organiser le temps, la ville et la vie collective.

Qui est le Neffar, exactement ?

Le mot désigne aujourd’hui, dans l’usage courant, l’homme qui circule dans les quartiers pour réveiller les habitants pendant Ramadan. Mais les sources permettent de distinguer deux réalités proches : d’un côté, le nefir/nafir, c’est-à-dire la trompette elle-même ; de l’autre, le neffar, celui qui en joue.

Un chapitre académique publié sur Cairn précise ainsi qu’il s’agit d’un nefir, « trompette en cuivre », et que « son exécutant s’appelle le neffar ». Le Ben M’sik Community Museum décrit de son côté Al-Nafar comme une trompette cylindrique en cuivre, utilisée au Maroc dans des répertoires populaires, mais aussi pendant Ramadan pour annoncer le s’hour. Même le dictionnaire Almaany rattache nafir à l’idée de trompette et d’appel sonore.

Autrement dit, quand on parle du neffar au Maroc, on parle à la fois d’un instrument, d’un homme, et d’une fonction. C’est cette superposition qui rend la tradition intéressante : elle n’est pas seulement musicale, elle est aussi sociale et rituelle.

un neffar dans une rue de Rabat

Un Neffar dans une rue de Rabat

Une horloge humaine des nuits de Ramadan

Dans sa forme la plus connue, le neffar intervient avant l’aube pour réveiller les habitants à temps pour le s’hour. Africanews rapportait encore en 2024 qu’à Rabat, un neffar parcourt les ruelles de la vieille ville aux premières heures du matin afin d’éveiller les familles avant le début du jeûne. En 2026, la MAP signalait de son côté qu’à Taroudant, le neffar continue de sillonner la médina pendant Ramadan pour réveiller les habitants pour le s’hour ; sa présence y demeure donc bien vivante.

Mais la tradition n’est pas strictement identique d’une ville à l’autre. Un reportage de Yabiladi note que, selon les régions, le neffar peut être accompagné — ou parfois remplacé — par d’autres figures comme le tabbal/dekkak ou le ghayat. Une dépêche de la MAP en arabe ajoute qu’à Taroudant, les sons du neffar peuvent aussi marquer la fin des prières de tarawih, preuve que sa fonction déborde parfois le simple réveil du s’hour.

Une tradition ancienne, attestée par les sources

L’intérêt du neffar, c’est que l’on ne parle pas ici d’une coutume inventée récemment pour le décor. Les sources historiques montrent au contraire une pratique bien ancrée. Dans un chapitre académique d’Amnon Shiloah consacré aux impressions musicales de voyageurs en Afrique du Nord, on lit qu’au Maroc, pendant les nuits du mois de jeûne, le neffar jouait à plusieurs moments distincts : après la prière du soir, plusieurs heures avant l’aurore pour avertir les fidèles de préparer leur repas, puis à nouveau peu avant la limite du jeûne. Cela montre que le neffar n’était pas seulement un “réveilleur” : il structurait la nuit ramadanesque par des signaux sonores précis.

image IA d'un neffar au Maroc

Image d’illustration générée par IA

Certaines reconstitutions historiques vont plus loin. Yabiladi, en s’appuyant sur le chercheur Mustapha Aarab, relie la tradition du neffar à une ancienneté médiévale et à l’arrivée de la trompette depuis Al-Andalus jusqu’au Maroc mérinide. Cette piste est intéressante, mais elle relève davantage d’une histoire savante relayée par la presse que d’un consensus documentaire définitivement établi ; elle mérite donc d’être citée avec prudence. Ce que l’on peut affirmer avec assurance, en revanche, c’est que la pratique est suffisamment ancienne pour apparaître dans des récits historiques et assez enracinée pour avoir survécu jusqu’à aujourd’hui.

Plus qu’un réveil : un rite de quartier

Mais réduire le neffar à une fonction utilitaire serait passer à côté de l’essentiel.

Dans plusieurs villes marocaines, sa présence s’inscrit dans une ambiance de Ramadan plus large, faite de sociabilité religieuse, de rythmes propres à la médina et de repères partagés.

Un article d’archive d’Aujourd’hui le Maroc raconte par exemple qu’à Salé, un groupe de neffara scrutait le ciel le 29 Chaâbane et annonçait l’arrivée du mois sacré aux habitants dès l’apparition du croissant. Là encore, le neffar ne sert pas seulement à réveiller : il ouvre symboliquement le temps du Ramadan.

C’est sans doute pour cela que, même dans un monde saturé d’horloges, d’alarmes et de notifications, le neffar conserve une charge affective particulière. Les témoignages recueillis par Africanews à Rabat montrent que des habitants voient dans sa présence la preuve d’un attachement à la tradition, à l’histoire du quartier et à une certaine manière de vivre le Ramadan collectivement. On peut donc dire que le neffar fait partie de ces figures qui ne donnent pas seulement l’heure : elles rappellent aussi qu’un mois sacré se vit ensemble, dans l’espace commun de la ville.

Une tradition encore vivante, mais fragilisée

C’est précisément parce que sa fonction pratique a diminué que le neffar est aujourd’hui fragile. Africanews parle d’une tradition “en voie de disparition”, fragilisée par la technologie et par l’extension urbaine. Le nafar y apparaît comme un métier saisonnier, limité au mois de Ramadan, que certains pratiquants souhaitent transmettre malgré tout aux générations suivantes.

Pour autant, il serait faux d’en parler au passé. Les reportages récents de la MAP à Taroudant et de Yabiladi au Maroc montrent qu’il reste des médinas où le neffar circule encore, où son passage continue d’être reconnu, et où sa disparition n’est pas totalement actée.

En réalité, la tradition semble aujourd’hui basculer d’un usage strictement fonctionnel vers une valeur patrimoniale et symbolique : on n’a plus absolument besoin du neffar pour se réveiller, mais on tient encore à ce qu’il existe.

Une tradition encore vivante, mais fragilisée

Le neffar dit quelque chose de très profond sur le Ramadan au Maroc. Il rappelle d’abord que le mois sacré n’est pas seulement une affaire privée entre un croyant et son jeûne ; il s’inscrit aussi dans des rythmes collectifs, dans des sons, dans des habitudes de quartier et dans des formes anciennes de vie urbaine.

Il montre ensuite qu’une tradition peut continuer à exister même lorsque sa nécessité première s’efface, à condition qu’elle reste portée par une mémoire, une transmission et un attachement local.

En ce sens, le neffar n’est pas un simple survivant du passé. Il est plutôt l’un de ces signes discrets par lesquels le Maroc rappelle, chaque Ramadan, que le temps religieux a aussi ses voix, ses gestes et ses gardiens.

en bref

Le neffar n’est pas seulement un homme chargé de réveiller les habitants avant l’aube pendant Ramadan. Il incarne une tradition ancienne, au croisement du son, du rituel et de la vie collective dans les médinas marocaines.

Si sa fonction pratique a reculé avec le temps, sa valeur symbolique, elle, demeure forte : celle d’un Ramadan vécu aussi dans l’espace commun, porté par des gestes et des repères hérités. À travers lui, c’est toute une mémoire urbaine et spirituelle du Maroc qui continue de résonner.

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